Les suivis Pics en forêt

Recensements du Pic mar pour la préservation des forêts domaniales de Compiègne-Laigue-Ourscamps (Sud Oise)

Publié le 11 juillet 2012 par Lucie Dutour

Lors de 3 journées de prospection en mars et avril 2012, 20 observateurs naturalistes se sont mobilisés à l’initiative de Picardie Nature dans les forêts domaniales de Compiègne, Laigue et Ourscamps pour recenser et cartographier les Pics mar fréquentant encore les vielles chênaies du secteur.

En effet, cette espèce, désignée au titre de la Directive Oiseaux de l’Union Européenne, a justifié en partie le choix de la création d’une ZPS (Zone de Protection Spéciale) sur le secteur. Il s’agit de la plus vaste zone Natura 2000 de Picardie (environ 25 000 ha sur les 3 massifs et leurs marges).
Or, l’ONF pratique déjà depuis plusieurs années une politique de rajeunissement des boisements domaniaux. Ainsi, en 20 ans plus de 2000 hectares de vieux boisements ont déjà disparu dans le massif compiégnois. Le nouveau plan d’aménagement de la forêt de Compiègne stipule que cette tendance va s’accentuer. Des espèces liées aux vieux bois, comme le Pic mar mais aussi de nombreux oiseaux cavernicoles, chiroptères ou insectes saproxyliques, sont de facto fortement menacés.
Il s’agissait de mieux préciser les populations de cet oiseau d’intérêt européen, afin d’en suivre l’évolution au regard du développement des pratiques sylvicoles qui détruisent ou dégradent ses habitats. 

Lors de ces 3 journées de comptages, 208 points d’écoute de 10 minutes ont été réalisés. Ces points ont été répartis de façon homogène sur 4 secteurs de la forêt de Laigue/Ourscamps et 8 secteurs de la forêt de Compiègne (entre les Beaux Monts et les Grands Monts). Les points ont été espacés en moyenne de 250 mètres afin de contacter un maximum d’individus avec la méthode de la repasse* tout en évitant les doubles comptages.
Sans être optimales lors de ces 3 journées, les conditions météorologiques ont été suffisamment clémentes pour constater l’efficacité de la repasse.
Ces prospections nous ont donc permis de contacter 213 individus de Pic mar sur l’ensemble des secteurs prospectés (voir carte ci-contre). Un estimatif de 175 cantons** de pics a été évalué sur les 12 secteurs suivis.
Notons que les densités de couples cantonnées sont hétérogènes selon les secteurs étudiés, ce qui est habituel en fonction de l’âge et de la densité des chênaies.
En effet, les secteurs où le nombre de cantons a été les plus important se trouvent au niveau des zones de plus vielles chênaies denses. Ainsi, sur le secteur des beaux monts (secteur n°3) où la chênaie dépasse les 200 ans et même les 400 ans sur la future Réserve Biologique Domaniale (sud de la butte, ancienne « Série artistique »), 42 cantons ont été recensés sur 21 parcelles (=0,1 canton/ha). De même, le secteur des Mares Saint-Louis (qui devrait aussi être incluse dans la RBD) avec des chênaies de plus de 160-200 ans montre également une présence marquée de cette espèce. En revanche sur des zones de chênaies très jeunes comme autour du carrefour des Tournelles au sud du massif de Compiègne, le Pic mar n’est pas ou très peu présent (aucun contact noté dans cette zone lors du comptage du 31/03). Un secteur avec des chênes d’âges intermédiaires entre 110 et 160 ans montre une bonne implantation du Pic mar sans pour autant atteindre la densité de cantons des chênaies de plus de 200 ans. Ainsi, sur le secteur n° 25 (autour du carrefour de la Michelette), 13 cantons ont été recensés lors du comptage du 31/03/12 sur 9 parcelles (= 0,024 canton/ha).

Ces données ne font que confirmer la biologie de cette espèce, associée aux vieilles chênaies de plus de 150-180 ans la plupart du temps, déjà mainte fois décrite dans la bibliographie. En effet, les données récoltées nous montrent que la densité de couples cantonnés est d’autant plus importante que les chênaies sont âgées.

Or, sur le massif de Compiègne de nombreuses parcelles favorables au Pic mar sont notées comme devant subir une régénération dans le nouveau plan d’aménagement. Ainsi, près de 150 parcelles sont présentées comme étant des chênaies de plus de 160 ans, donc particulièrement favorables au Pic mar. Selon le plan d’aménagement de la forêt, près de la moitié de ces parcelles doivent subir une régénération d’ici 2031 ! Certes, certains secteurs très favorables seront bien sur préservés comme la future Réserve biologique domaniale des Beaux Monts / Mares Saint Louis. Néanmoins, les vielles chênaies présentes dans un couloir traversant la forêt d’est en ouest de Lacroix-Saint-Ouen à Cuise-La-Motte vont être largement touchées par ces régénérations. Le secteur autour des étangs Saint Pierre qui présente encore aujourd’hui une densité de vieux chênes très favorables au Pic mar ,va être particulièrement impacté. Globalement, les travaux sylvicoles prévus sur Compiègne, Laigue et Ourscamp visent à rajeunir considérablement les âges moyens des peuplements, et donc à faire disparaître les trois quarts des chênaies âgées favorables à l’espèce.
Cette gestion forestière ne va donc pas dans le sens de la protection du Pic mar, espèce de la directive Oiseaux de l’union européenne qui a largement justifié le classement de la forêt de Compiègne en ZPS.
En outre, la disparition des plus vielles parcelles de la forêt sera également très préjudiciable à de nombreuses autres espèces rares et menacées tributaires des arbres âgés, creux et dépérissants :
- Oiseaux : Gobemouche noir, Grimpereau des bois, Rougequeue à front blanc, Torcol fourmilier (lisières et peuplements clairs), Pic noir,
- Chiroptères : Murin de Brandt, Murin d’Alcathoe, Murin de Bechstein,
- Coléoptères saproxylophages : Taupin violacé, Grand capricorne du chêne, Lucane cerf-volant, Pique-prune...

Pendant ces 3 journées d’observations, des Gobemouche noir, Rougequeue à front blanc, Pic noir, etc. ont aussi été localisés. Des dizaines de cantons de Pics mar ont été repérés sur des vieilles chênaies en régénération, ou déjà martelées, qui seront abattues d’ici quelques années.

Il est indispensable que l’ONF change rapidement ses conceptions de la gestion sylvicole en prenant réellement en compte les enjeux gros bois / vieux bois dans les plans d’aménagement et dans le Document d’Objectifs de la ZPS, bien au-delà des quelques % envisagés de ces massifs qui conserveraient de vieux arbres.
Picardie Nature et de nombreuses autres associations naturalistes demandent officiellement à l’Etat une préservation à hauteur de 20 % des surfaces de ces massifs pour la conservation de la biodiversité, à l’instar de ce qui est pratiqué à Fontainebleau, autre massif remarquable proche de Paris que l’ONF considère comme une forêt d’exception.

Un grand merci aux participants à ces journées.

Lucie DUTOUR et Rémi FRANÇOIS, organisateurs

* repasse : méthode de recensement qui consiste à passer le chant du mâle enregistré pour stimuler son activité vocale.
** canton : territoire de chaque couple.


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